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Ararat, 2675
Cette nuit-là, d’étranges lumières tracèrent dans le ciel d’Ararat d’immenses schémas qui rappelaient les dessins de constellations interdites. Jamais les colons n’avaient vu de telles aurores boréales.
Elles apparurent peu après le coucher du soleil, dans la lumière crépusculaire. Il n’y avait pas de nuages pour cacher les étoiles, et les lunes étaient presque aussi bas sur l’horizon que lors de la longue traversée vers l’iceberg. La flèche solitaire de l’immense vaisseau était une écharde de noirceur sur le violet du ciel. On aurait dit un aperçu de la nuit stellaire qui s’étendait au-delà de l’atmosphère d’Ararat.
Personne n’avait vraiment idée de ce qui pouvait bien provoquer ces lumières. Les théories conventionnelles – des armes à rayon interréagissant avec la stratosphère d’Ararat – ne suffisaient pas à les expliquer. Le calcul de parallaxe effectué à partir des observations effectuées en différents points de la planète permettait d’établir que les formes mouvantes se trouvaient à des fractions significatives d’une seconde-lumière, donc bien au-delà de l’ionosphère. De temps à autre, l’explication allait de soi : c’était l’éclair provoqué par une explosion conventionnelle, ou une douche de particules exotiques provoquée par la décharge incendiaire d’une arme à rayon. Occasionnellement, le vacillement d’une propulsion, le sillage d’un missile ou le rayon d’un message crypté. Mais, pour l’essentiel, la guerre qui faisait rage au-dessus d’Ararat était livrée à l’aide d’armes et de tactiques incompréhensibles.
En tout cas, à chaque heure qui passait, les lumières étaient plus vives et plus complexes. Et dans la baie, les formes sombres qui coiffaient les vagues se densifiaient. Elles changeaient et fusionnaient sans que l’on puisse distinguer de schéma, de sens déterminé. Ce n’était qu’une sorte de concentration dépourvue de signification. Les nageurs de la section spécialisée dans le contact avec les Mystifs observaient le phénomène avec nervosité, l’air peu pressés de plonger dans la mer. Et alors que les lumières s’intensifiaient, que leurs changements s’accéléraient, les formes dans l’océan réagissaient avec leur propre tempo, qui allait crescendo.
Les créatures indigènes d’Ararat étaient bien conscientes, elles aussi, d’avoir des visiteurs.